Partie 5 : la course aux interfaces graphiques (1983-1985)

A court terme, l’arrivée massive de clones de l’IBM-PC est une bonne chose pour Microsoft. Cela fait d’autant plus de clients prêts à acheter DOS. Par contre, les autres constructeurs suivent les décisions d’IBM plus que celles de Microsoft et, à long terme, si IBM décide un jour de changer de système d’exploitation, tous les clones pourront suivre et Microsoft se retrouvera sans le moindre client du jour au lendemain. Pour Gates, le futur de Microsoft ne peut donc pas dépendre à terme de DOS uniquement.

Du point de vue d’IBM, la majorité du travail sur DOS est déjà faite et Microsoft n’a qu’à rajouter uniquement le support du disque dur de l’IBM XT pour la seconde version. De son côté, Paul Allen souhaite faire plus, il a pour objectif de se débarrasser du code vieillissant de 86-DOS et de réécrire le système d’exploitation entièrement.

Le système devient plus proche d’UNIX, avec entre autres le support de dossiers dans le système de fichier, et la possibilité de charger des drivers autres que ceux contenus dans le bios (et donc d’ajouter de nouveaux périphériques à la machine).

Pour la petite histoire, avec l’arrivée des dossiers, le séparateur devait initialement être / (C:/folder) , comme sur les systèmes UNIX. Cependant, sous DOS 1.0 comme sous CP/M avant lui, / était déjà réservé pour les commandes, il fut finalement décidé d’utiliser \ , expliquant ainsi l’inversion qui dure aujourd’hui entre Windows et les autres systèmes d’exploitation.

Après 10 mois de développement, MS-DOS 2.0 sort en mars 1983, avec l’IBM XT.

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Le code source de MS-DOS 2.0 deviendra la base de tous les systèmes d’exploitation Microsoft suivants, jusqu’à Windows Millenium en 1999.

Pendant ce temps, BASIC et le monde 8 bits restent des sources importantes de revenus annexes pour Microsoft, avec la sortie de machine 8 bits peu chères pour le grand public, notamment en Europe (TO7 –MO5 en France) ou au Japon (les MSX). Toutes sont équipés de Microsoft BASIC.

Dans le monde 16 bits, une unique compagnie résiste à la tentation de suivre IBM et son architecture : Apple.

Après le succès de l’Apple 2, l’Apple 3 est un désastre. Par soucis esthétique, Steve Jobs a décidé de ne pas avoir de fente d’aération visible sur la machine, qui surchauffe donc très facilement.

Pour l’Apple 4, rapidement renommé Apple Lisa, Steve Jobs veut passer à l’interface graphique. Il avait en effet découvert plus tôt Xerox, première compagnie à avoir développé une interface graphique fonctionnant avec une souris.

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Malgré l’ingéniosité de l’invention, les dirigeants de l’époque n’ont pas souhaité développer le système et ont laissé d’autres compagnies s’inspirer de leur interface graphique.

Jobs est convaincu qu’à terme, tous les PC auront une souris et une interface graphique similaire à celle de Xerox. Néanmoins, le développement du Lisa s’enlise et la machine devient de plus en plus complexe et couteuse à produire. Les dirigeants d’Apple (Pour faire grossir l’entreprise rapidement, Jobs et Wozniak ont fait appel à des investisseurs privés et ne dirigent plus seuls la compagnie) retirent alors le projet des mains de Steve Jobs qui est réassigné à un projet jusqu’ici mineur de conception d’un ordinateur low cost : le Macintosh.

Rapidement, Steve Jobs transforme le projet et en fait la nouvelle machine qui doit révolutionner le monde avec son interface graphique.

Du côté de Microsoft, il ne fait aucun doute que les langages ne sont plus un marché viable à terme. Les consommateurs préfèrent des applications toutes faites, comme des traitements de texte et des tableurs.

Pour Bill Gates, l’arrivée du Macintosh ouvre de nouvelles opportunités : développer des applications pour PC ET pour Macintosh permettra donc à Microsoft de se diversifier et de ne plus dépendre entièrement d’IBM.

A l’époque, un des tableurs le plus utilisé était VisiCalc, disponible sur Apple 2 pour 75$.

Visicalc

Afin d’être compétitif, Microsoft se doit d’être moins cher et rendre rapidement disponible leur application à la fois pour le Mac et pour le PC, où Visicalc n’est pas encore disponible.

Microsoft développe alors une pseudomachine (machine virtuelle) qui sera adaptée sur PC et sur Mac, les programmes seront ensuite écrits en pseudocode (p-code) et pourront fonctionner indépendamment sur les deux systèmes.

Le premier programme développé avec ce système est le concurrent direct de Visicalc : Electronic Paper, dont Gates fixe le tarif a 20$.

La machine virtuelle proposera des menus standardisés avec des boutons tels « Copy » ou « Delete », fonctionnera en mode texte sous MS-DOS mais sera adaptée à l’interface graphique et à la souris également.

Rapidement, Electronic Paper est renommé Multiplan et les premières versions sont disponibles.

Multiplan_dos

« Multiplan dos » by Source (WP:NFCC#4). Licensed under Fair use via Wikipedia –

Le code source unique est une bonne idée sur le papier mais en pratique, les performances sont désastreuses, la machine virtuelle fait tourner Multiplan deux fois moins vite que le concurrent Visicalc.

Malgré cela, il s’agit du seul tableur compatible avec toutes les machines du marché et Microsoft décide d’aller le proposer à Steve Jobs comme application incluse avec son Macintosh.

Arrivé à Cupertino, Bill Gates pose un peu trop de questions à propos des améliorations qu’Apple a effectué à la souris du Macintosh pour Steve. Néanmoins, ayant vu MS-DOS et le jeu de démonstration codé en BASIC par Gates fourni avec tous les IBM-PC, il ne pense pas que Microsoft ait la capacité de développer une interface graphique fonctionnelle et de leur faire réellement concurrence.

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Donkey, petit jeu de démonstration développé par Bill Gates lui-même.

En Janvier 1982, un accord est signé entre Microsoft et Apple, Microsoft développera 3 applications orientés business pour le mac qui seront fournies avec la machine. Microsoft touchera alors 5$ sur chaque mac vendu. Microsoft s’engage également à ne pas développer d’interface graphique pour MS-DOS jusqu’à un an après la sortie du Mac. Cette restriction étant dans tous les cas levée au plus tard le 1er Janvier 1983 si le projet Mac prend du retard.

Steve Jobs ne se rend pas compte à l’époque que le Mac ne sera jamais prêt à être lancé avant 1983, ce qui permettra à Microsoft de développer son interface graphique pour DOS en parallèle.

Microsoft participe alors par la suite activement au développement du Mac, avec des contacts quasi-quotidiens avec l’équipe de Jobs.

Les équipes de Microsoft diront plus tard avoir été les premières à proposer à Apple d’utiliser des boutons radio et des boites de dialogues pour leur système d’exploitation. Bill Gates dira avoir eu une influence considérable sur le développement du système de fichier.

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Mac OS

Le développement du Mac prenant bien évidemment du retard, rien n’empêche Microsoft de lancer le développement de l’interface graphique pour MS-DOS : Interface Manager. Idéalement, celle-ci aura même à terme son propre jeu d’API pour ses applications et rendra les utilisateurs plus dépendants de Microsoft que d’IBM (qui a des droits à vie sur MS-DOS, ses mises à jour et ses API). Par contre, en l’état, Interface Manager ne peut pas tourner sous DOS 2.0. En effet, celui-ci n’est pas capable de faire tourner plusieurs applications en multitâche, une fonctionnalité qui va devenir nécessaire avec l’arrivée des interfaces graphique. Il est par contre nécessaire de mettre à jour DOS.

Pendant ce temps, au COMDEX 1982, Visicorp, la compagnie derrière VisiCalc, montre une démo de VisiOn, son propre  environnement graphique pour MS-DOS.

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C’est la panique chez Microsoft, le produit semble bien plus fonctionnel et avancé qu’Interface Manager qui débute à peine son développement. Gates ira jusqu’à dire que si VisiOn est un succès, VisiCorp n’aura aucun problème à remplacer DOS par un nouveau système d’exploration développé en interne, laissant Microsoft disparaitre.

Ne souhaitant surtout pas rater la révolution des interfaces graphique, le développement d’Interface Manager devient une priorité principale pour Microsoft, ce qui irrite Steve Jobs qui commence à penser que Microsoft ne s’investit plus assez sur le développement Macintosh.

Afin de prendre un peu d’avance, Microsoft développe son premier produit hardware pour PC, la souris Microsoft. A terme, celle-ci sera compatible avec interface manager, mais pour l’instant, les utilisateurs doivent se contenter de démos techniques et de petits menus graphique pour applications existantes.

Quelques mois plus tard, Microsoft propose sa souris en bundle avec son nouveau logiciel de traitement de texte wysiwyg (what you see is what you get) : Microsoft Word.

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En parallèle, dès 1982, Microsoft lance une campagne marketing pour Interface Manager, produit qui n’existe pas encore. Lors des renégociations des contrats MS-DOS des OEM, ceux-ci se voient proposer Interface Manager : « Vos utilisateurs aiment DOS ? Ils passeront sans problème à interface manager. Ils auront besoin d’une souris compatible mais on peut également vous la fournir ». Microsoft laissait entendre également qu’IBM était sur le point d’adopter Interface Manager en plus de DOS, alors qu’en pratique cela n’était pas du tout le cas. IBM songeait même à développer sa propre interface graphique pour DOS afin de reprendre le contrôle de son écosystème.

Au COMDEX 1983, Microsoft présente Interface Manager, renommé Microsoft Windows pour l’occasion. Le produit n’est pas prêt, il s’agit d’une simple démo technique. Microsoft dépense cependant sans compter afin de promouvoir Windows. Des bannières Windows sont partout, chaque participant reçoit un coupon de réduction Microsoft Windows valable dans les restaurants aux alentours. Une loterie Windows est même organisée. A la fin de la conférence, Microsoft a réussi son pari. Toute la presse parle de Windows, un produit qui n’existe pas encore.

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Windows au COMDEX 1983

Cependant, l’euphorie est de courte durée. IBM annonce publiquement qu’ils ne recommanderont pas l’utilisation de Windows pour IBM-PC. Les OEM ne sont plus intéressés.

Du côté d’Apple, Jobs est furieux. Le Macintosh est sur le point de sortir et tout le monde parle encore de Windows, un produit qui n’existe même pas. Bill Gates a gâché la sortie du mac. De plus, Word pour Mac n’est qu’une adaptation du code de la version PC, le rendant moins performant. Pour Steve Jobs, c’est la trahison. Pourtant, du point de vue légal, la clause d’expiration du contrat avec Apple étant passée, Microsoft n’a pas de soucis à se faire. Bill Gates ira réponde à Steve Jobs une phrase devenue célèbre.

« On avait tous les deux un voisin riche qui avait laissé sa porte ouverte : Xerox et tu te plains que j’ai réussi à voler la télé en premier ? »

Le Macintosh, trop cher, ne sera pas un succès, et Steve Jobs sera forcé par les dirigeants d’Apple de quitter la compagnie. Apple coulera lentement jusqu’au retour de Jobs en 1997.

L’échec du Mac assoit encore plus la dominance de MS-DOS sur l’ère des ordinateur 16 bits, et Microsoft revoit sa copie. Les prix grimpent : pour les plus gros OEM, DOS coutera 5 ou 10 $ par machine. Par contre, pour les petits revendeurs, le tarif peut monter jusqu’à 30$ par machine.

De plus, à part IBM qui, via son contrat originel peut toujours commercialiser MS-DOS sous le nom PC-DOS, les autres OEM devront utiliser le nom MS-DOS. Il n’y aura plus de Compaq DOS ou Tandy DOS mais uniquement MS-DOS pour tout le monde.

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MS-DOS 3.2

En aout 1984, la nouvelle génération de PC IBM est disponible : l’IBM-PC AT. Celui-ci est le premier à utiliser le nouveau processeur 80286 (simplifié 286) d’Intel qui est capable de fonctionner en mode protégé.

Dans ce mode, il est enfin possible d’adresser beaucoup plus de mémoire et d’avoir un système de privilège, afin qu’une application ne puisse pas aller toucher la mémoire utilisée par le système ou par une autre application. Le mode protégé rend alors le développement d’un système d’exploitation multitâche bien plus simple.

Pour Microsoft, la mauvaise nouvelle vient de l’inclusion de Topview d’IBM. Alors que Dos n’est pas encore multitâche et Windows pas disponible, Topview sert d’environnement graphique capable d’exploiter les capacités du 286 et ainsi de faire fonctionner plusieurs programmes DOS qui tournent chacun en mode réel en même temps. A terme, pour Bill Gates, rien n’empêche IBM de faire tourner autre chose que des applications DOS avec Topview. Et que deviendront la future version de DOS Multitâche et Windows dans la vision d’IBM ?

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IBM Topview

IBM pousse les développeurs à utiliser Topview et ses API, ce qui fait tomber Windows encore plus dans l’oubli.

Bill Gates se rend alors chez IBM pour leur proposer sa vision personnelle du futur de MS-DOS et du PC. DOS 3 sera la prochaine mise à jour mineure du système. DOS 4 sera l’OS qui amènera un multitâche basique pour les anciens PC 8086/8088. DOS 5 amènera un mode multitâche pour le mode protégé du 80286. Enfin, DOS 6 fera le lien avec le futur et UNIX, il gardera le meilleur d’UNIX et de DOS, pour devenir un UNIX « encore meilleur qu’UNIX ».

En attendant, IBM est plus intéressé par le développement de DOS 3.0 que par les visions de Gates. Celui-ci doit ajouter des capacité réseaux à l’OS et prend du retard. DOS 3.0 sortira finalement sans les fonctionnalités et les capacités réseaux ne seront ajouté que pour DOS 3.1 un peu plus tard en 1985.

Gates arrivera tout de même à convaincre IBM de fournir XENIX avec l’AT, étant donné qu’il s’agit du seul OS complétement capable d’utiliser le mode protégé sur le 80286.

De son côté, la première version de Windows est enfin presque prête. Microsoft envoi des versions d’essai un peu partout, en espérant susciter un minimum d’intérêt pour son environnement graphique. Ce fut un échec, et Windows 1.0 sort le 20 Novembre 1985 dans l’indifférence.

Windows1.0

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