Partie 8 : de Cairo à Chicago (1992-1995)

Windows 3 fut le premier Windows à être un succès. Le système était meilleur que les versions précédentes, c’est vrai, mais pas seulement. Les ordinateurs au début des années 90 ont quasi tous un processeur 32 bits 386 ou 486 capable de fonctionner en mode protégé et des capacités audio et vidéo. Enfin avoir un environnement graphique prend tout son sens sur un PC. Le nombre d’applications pour Windows 3 explose de mois en mois, au détriment des applications MS-DOS. Deux ans après la sortie de Windows 3, celles-ci deviennent minoritaires dans les sections tests des journaux d’informatiques.

Cependant, les ordinateurs restent principalement réservés aux professionnels. Il n’y a pas encore un ordinateur dans chaque maison et sur chaque bureau.

Les raisons sont multiples, déjà, Windows 3 continue de tourner au-dessus de DOS, c’est lui qui se charge de gérer les relations avec le matériel et c’est en mode dos qu’on règle la plupart des périphériques (lecteur cd-rom, carte son, …). C’est également DOS qui gère le système de fichier. MS-DOS et sa ligne de commande fait peur aux consommateurs, et celle-ci reste obligatoire.

Mais au-delà de ce problème, même en mode graphique, l’interface de Windows 3 ne suffit pas. Un nouvel utilisateur n’ayant jamais utilisé un PC met en moyenne 9 minutes à réussir à lancer une application la première fois qu’il utilise le système.

Pour Windows 4, au nouveau système de fichier orienté objet initialement prévu pour remplacer le FAT s’ajoute donc la nécessité de revoir entièrement le shell graphique Windows et de mettre DOS le plus en retrait possible, voir s’en passer complétement. Le but est de rendre Windows facile.

L’architecture d’un PC jusqu’au début des années 90 n’a pas changée, elle était toujours basée sur celle de l’IBM AT de 1984 et son bios. Historiquement, les applications DOS, qui communiquent directement avec le matériel sans passer par l’OS, ont besoin d’un BIOS identique à celui d’IBM pour fonctionner. Les applications Windows, elles, communiquent avec le matériel via le système d’exploitation et les drivers. Elles ne dépendent donc pas d’une structure de BIOS fixe.

Avec un Windows ne reposant plus sur DOS, il sera donc possible d’enfin faire évoluer le bios et l’architecture des ordinateurs.

Intel, Microsoft, et les OEM profitent de l’occasion pour faire évoluer l’architecture des PCs avec le nouveau bus PCI.

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Port PCI

PCI amène les mêmes avantages qu’IBM avait tenté d’introduire avec son architecture Micro-Channel : les utilisateurs n’auront plus besoin de savoir ce qu’est un IRQ ou une adresse I/O. Ils brancheront leur périphérique et ça sera fonctionnel.

En 1992, Microsoft a déjà un Windows 32 bits indépendant de DOS sur le point d’être disponible : Windows NT de Dave Cutler. Les API Win32 de celui-ci ayant été créés à partir des API Win16 de Windows 3, les applications Windows 16 bits (Windows 1, 2 et 3) sont compatibles avec Windows NT. Le passage au 32 bits (avec un processeur 386 ou supérieur) permet également au système d’adresser jusqu’à 4 go de mémoire pour les nouvelles applications, une infinité en 1992. Par contre, Windows NT doit utiliser une machine virtuelle pour les applications DOS, et celle-ci ne fonctionne pas avec les applications complexes, ce qui est un problème majeur car beaucoup utilisent encore des applications DOS au début des années 90.

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Windows NT 3.1, Windows 32 bits utilisant le shell de Windows 3

Il est donc décidé que le développement de Windows 4 partira non pas de Windows 3.1 avec sa base DOS, mais du bien plus moderne Windows NT 3.1 et ses api Win32. De plus, à cette époque, Internet commence à percer un peu partout dans le monde, et Microsoft décide de faire de Windows 4 le premier Windows connecté. Le projet Cairo est né.

Pour résumer, Cairo (Windows 4) doit :

-amener un nouveau système de fichier orienté objet : OFS (Object File System)

-amener un nouveau shell graphique

-être basé sur NT mais le plus retrocompatible possible avec DOS.

-être connecté à internet, être capable de recevoir et d’afficher du texte, audio et video depuis des services en lignes.

Bill Gates engage Jim Allchin pour diriger le projet. Celui-ci travaillait déjà sur des systèmes orientés objet dans les années 80 et avait des opinions assez tranchées sur les systèmes Microsoft actuels:

« MS-DOS a fait perdre 10 ans à l’informatique »

« OS/2 est une baleine morte »

« Windows est un jouet »

Il est par contre intéressé par Windows NT de Cutler et accepte de prendre la relève. Allchin récupère une bonne partie des équipes qui travaillaient sur Windows 3, notamment toutes les équipes ayant réalisé le shell graphique. Le projet Cairo devient le plus important à Microsoft.

Allchin annonce Cairo en Juillet 1992 pour une sortie en 1994, promettant des fonctionnalités telles qu’une recherche instantanée ou l’os utilisera OFS pour trouver des résultats non plus seulement dans le nom du fichier mais dans son contenu, dans les emails, … : la recherche universelle.

Cairo est le Taligent de Microsoft, au sens propre comme au figuré. Il est en effet totalement impensable de développer un tel système en deux ans, mais à l’époque, c’est plus une guerre de promesse qu’autre chose.

Il ne faut en effet pas oublier que NextStep de Steve Jobs est un système moderne, et que contrairement à Cairo ou Taligent, il est disponible.

De plus, IBM, continue de développer son OS/2, et la version 3.0 : OS/2 Warp, est annoncée pour 1994.

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OS/2 Warp, sorti en 1994

Sur le papier, face aux capacités de ces nouveaux systèmes, Windows 3 et son DOS vieillissant font pâle figure. Chaque nouveauté annoncée par un concurrent est ajoutée au cahier des charges de Cairo, afin que quoi qu’il arrive, il soit le système le plus évolué.

C’est une illusion, mais ça fonctionne. Du jour au lendemain, la presse cesse de comparer Mac et Windows, OS/2 et Windows NT, mais compare plutôt ces OS aux promesses de Cairo.

Néanmoins, le développement de Cairo s’enlise, NT est toujours trop lourd pour les machines de l’époque et les fonctionnalités promises ne sont pas là. Un développeur ira jusqu’à dire « on essaye d’évaporer l’océan ».

En attendant, il faut remplacer Windows 3. Il est décidé de sortir deux versions de Windows pour patienter avant Cairo.

Du côté de Windows NT, Windows NT 3.5 (Projet Daytona) ajoutera le support du nouveau système de fichier NTFS, qui servira de base à OFS.

Du côté de Windows 3, pas question de revenir à un système basé entièrement sur DOS. Une solution hybride est choisie.

Une nouvelle version de DOS est développée (MS-DOS 7, Projet Jaguar) : celle-ci, toujours 16 bits, servira uniquement à lancer un nouveau système Windows hybride 32 bits qui prendra alors le contrôle complet de la machine par la suite. Celui-ci aura un sous-système capable de faire fonctionner les applications Win32 de Windows NT (Projet Panther), il sera également capable de faire tourner les applications MS-DOS dans une machine virtuelle afin de garder la rétrocompatibilité avec celles-ci (Projet Couguar). Pour finir, il utilisera également le nouveau shell Windows de Cairo.

Le projet complet est nommé projet Tripoli. Après tout, Tripoli est une ville pas si loin de Cairo.

Par contre, l’utilisation de DOS comme launcher fait que Tripoli ne fonctionnera que sur processeur Intel, contrairement à Windows NT et Cairo.

Le projet Tripoli est dirigé par Brad Silverberg. Celui-ci s’est précédemment occupé du marketing de Windows 3.0, et découvrant les défauts de celui-ci, avait accepter de diriger l’équipe en charge de la mise à jour Windows 3.1. Une grande partie de l’équipe Cairo est transférée vers l’équipe Tripoli. Cairo sera alors repoussé à 1996, provoquant des tensions entre Allchin et Silverberg.

En effet, parmi les équipes transférées, se trouve l’équipe en charge du nouveau shell graphique. Ceci rend l’équipe Cairo complétement dépendante de l’équipe Tripoli. Silverberg et son équipe décident seuls de l’évolution du shell et l’équipe d’Allchin doit alors corriger le code de Windows NT afin de rester compatible. Ceci marque le début d’une rivalité entre les différents groupes de Microsoft, bien illustrée par un dessin célèbre :

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Cette rivalité entre les deux hommes continuera tout le long des années 90. L’équipe d’Allchin se voit comme un groupe de développeurs sérieux, l’équipe de Silverberg comme des jeunes pirates prêts à changer le monde. Allchin préférait un code propre et portable, Silverberg un code rapide et fonctionnel.

Cette rivalité se transmet rapidement aux équipes des deux hommes. Pour l’équipe Tripoli, l’équipe de Cairo ne comprend pas ce que les consommateurs veulent. Pour l’équipe Cairo, l’équipe Tripoli ne sait pas faire de code propre, et ne font que de hack grossiers. «C’est peut-être vrai, mais on a des résultats plus vite que vous » sera leur réponse.

Sur ce point, les équipes de Tripoli ont raison, le développement de leur projet avance bien et ne rencontre pas de soucis majeurs. Le projet Tripoli est finalement renommé Chicago, en l’honneur de la ville ou Windows 3 fut lancé.

Pour le nouveau shell, les équipes Cairo avaient développé le concept d’un nouveau bureau complétement intégré au système et au système de fichier.

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Le bureau de Cairo

Une fois le projet repris par les équipes de Chicago, celui-ci fut testé des milliers de beta testeurs au cours des deux années suivantes, l’interface évoluant en fonction des retours.

Après deux ans de travail, la barre des tâches et le menu démarré sont nés :

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La barre des taches de Chicago

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Start me up !

Mi 1994, le produit est présenté à la presse sous son nom final « Windows 95 ». Windows 4 est en effet toujours Cairo, et 95 est vu comme une version intermédiaire pour patienter avant le vrai Windows 4.

Malgré les deux années tumultueuses depuis l’annonce de Cairo, les slogans sont toujours les mêmes : « Plus simple, plus puissant et plus connecté ».

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Dans l’industrie PC, on n’a jamais vu un lancement tel que celui de Windows 95. Un événement est organisé sur le campus à Redmond, « Start me up » des Rolling Stone devient le thème officiel du système.

Dans les magasins d’informatique, le système est en vente le 24 Aout 1995 à minuit (il y a 20 ans jour pour jour au moment ou j’écrire cet article, un véritable hasard). Des files d’attentes se forment dans la soirée et au cours de la nuit, les journaux et chaînes TV rapportent massivement ces évènements. Le lancement de Windows 95 est un succès.

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Windows 95 Upgrade, version boite

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Bureau Windows 95

Avec la sortie de Windows 95, Windows s’impose définitivement comme le système d’exploitation standard des pc. De plus, les nouvelles versions Windows des programmes Office arrivant bien avant la concurrence, ceux-ci s’imposent comme standards pour la bureautique. Lotus et les autres disparaitront rapidement.

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Office 95

La victoire de Microsoft est-elle alors totale ? Non, Microsoft a totalement négligé un petit détail pour Windows 95 :  le web.

Le World Wide Web fut inventé au CERN (Centre européen de recherche nucléaire) en 1989. Le premier site web public, expliquant le fonctionnent du web, fut lui mis en ligne en 1992.

http://info.cern.ch/hypertext/WWW/TheProject.html (Le premier site web est toujours en ligne aujourd’hui).

Le CERN utilisant des machines NEXT, le premier navigateur, appelé tout simplement World Wide Web, est disponible en même temps pour NEXT :

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WorldWideWeb pour Nextstep

Rapidement, des navigateurs apparaissent pour Windows sur PC, l’un des premiers étant Mosaic (également disponible sur Mac) :

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Mosaic Pour Windows 3

Le 4 Avril 1994, Jim Clark et Marc Andreessen décident d’exploiter le potentiel du web en lançant un navigateur payant. Ils recrutent une bonne partie de l’équipe de développement de Mosaic et nomment leur nouvelle compagnie Mosaic Communication Corporation.

Rapidement, afin d’éviter les problèmes avec NCSA, la compagnie ayant développée le mosaic originel, Mosaic Communication Corporation se renomme Netscape. Le navigateur développé par Netscape a pour nom de code « Mozilla », pour « Mosaic Killer ». Le nouveau navigateur sort finalement sous le nom de Netscape Navigator en Octobre 1994. Il prend rapidement le contrôle de plus de 80% du marché web PC.

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Netscape 1.0, pour Windows 3

Pour Marc Andressen, cofondateur de Netscape, Windows ne deviendra à terme qu’un launcher pour le navigateur, et c’est sur le web que le futur de l’informatique se jouera.

Dans un email interne de Bill Gates à ses lieutenants début 1995, Bill Gates s’inquiète : « Internet va nous faire perdre notre capacité à déterminer les standards du marché PC ». En effet, Netscape, ou un autre navigateur, pourra être disponible et fonctionner de la même façon sur un autre système d’exploitation.

Mais Netscape n’est pas le seul problème de Microsoft, Sun lance également sa machine virtuelle Java.

Cette machine virtuelle peut être adaptée sur tout système et la même application Java fonctionnera sur toutes les machines.

Pour Bill Gates, Java et Netscape risquent à terme de faire disparaitre Windows, 95 ou NT.

La réponse de Microsoft ne se fera pas attendre longtemps : IE !

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